Le plus grand sommet du monde sur le climat, la COP26, se déroule en ce moment même à Glasgow en Écosse. Il s’agit là de notre dernière chance d’éviter une catastrophe climatique majeure.

Nous avons pu l’observer cet été : les effets du changement climatique sont déjà une réalité. Des inondations, feux de forêt, tempêtes meurtrières, et vagues de chaleurs extrêmes ont frappé des pays partout dans le monde et ce n’est que le début, puisque la fréquence et l’intensité de nombreux phénomènes météorologiques et climatiques extrêmes devrait continuer de s’intensifier. « Ils sont cinq fois plus nombreux que dans les années 1970 », a souligné le Secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres.

Pourtant, les dirigeants semblent ne pas saisir la gravité de la situation. D’après un rapport des Nations Unies, les engagements pris par les États signataires de l’Accord de Paris mènent actuellement le monde vers un réchauffement de +2,7 °C. À ce rythme, les émissions de gaz à effet de serre vont augmenter de 16 % en 2030 par rapport à 2010, alors qu’il faudrait les réduire de 40 % d’ici 2030. Un scénario aux conséquences catastrophiques pour l’humanité.

Pour éviter cela et faire pression sur les gouvernements, des mobilisations citoyennes prennent forme partout dans le monde. C’est le cas de Youth For Climate, mouvement international de la jeunesse pour la justice climatique, née en réponse à l’appel de Greta Thunberg. À l’occasion de la COP26, Global Citizen s’est entretenu avec Marin Bisson, militant du mouvement, pour en savoir plus sur son activisme et ses attentes.

Comment est née chez vous votre conscience écologique ?

Je suis né dans une famille qui était déjà sensible au sujet, avec un père qui nous a toujours éduqués à faire attention à l’écologie dans notre quotidien. Cependant, si c’est au sein de ma famille que j’ai été introduit au sujet, je me suis rapidement rendu compte qu’une action beaucoup plus large que celle que l’on peut faire dans son cercle privé et familial était nécessaire.


Comment êtes-vous devenu un militant du climat ? Qu’est-ce qui a été le déclic qui vous a poussé à passer à l’action et manifester ?

C’est la démission de Nicolas Hulot et le lancement des marches pour le climat qui m’a amené à découvrir l'écologie politique, c'est-à-dire l’écologie comme problème public et non plus seulement comme problème personnel. Alors je me suis renseigné, j’ai lu des études, des rapports, rencontré des militants qui ont aiguisé ma pensée politique, ramené toutes ces informations chez moi pour les confronter aux opinions des autres et pour me former la mienne. Cette opinion naissante et la nécessité d’agir au-delà de la sphère privée m’a alors poussé à m’engager d’abord dans les marches pour le climat, puis, lorsque l’idée de grève des jeunes a commencé à se diffuser, à organiser avec plein d’autres jeunes en France la première grève pour le climat le 15 mars 2019.

L’environnement est devenu la deuxième préoccupation la plus importante pour les Européens, et la première des Français. Néanmoins, les mesures prises restent timides malgré la gravité de la situation. Comment l’expliquez-vous ?

Pour moi, l’absence totale de mesure structurante sur le sujet du climat s’attache à deux raisons principales. D’abord, un système économique capitaliste basé sur l’idée de croissance infinie dans un monde qui a des limites et qui place le profit au-dessus de l’intérêt général et au-dessus de la sauvegarde du vivant et de la justice sociale. Tant qu’on n’aura pas compris qu’agir réellement pour l’environnement, c’est modifier notre modèle économique et notre modèle de production qui aujourd’hui est incompatible avec les limites terrestres, que cela implique donc forcément des changements sociaux et que la question de la justice sociale de cette transition est donc inhérente au problème, nous n’avancerons pas. Nous continuerons de vouloir croître plus vite, gagner en compétitivité et rembourser la dette, et nous continuerons à détruire notre environnement.

Ensuite, un système politique qui s'essouffle et qui ne correspond plus à la demande de démocratie exprimée par les citoyens aujourd’hui. Le peuple est le grand oublié de notre système politique représentatif et je pense qu’il est grand temps de lui redonner de la place. e phénomène de l’écologie le montre bien : s’il est, comme vous le dites, la première préoccupation des français, un système réellement démocratique devrait en faire le premier sujet politique.

photo_2021-02-23_23-15-04.jpgMarin Bisson

Quel regard portez-vous sur les Français et leur rapport à l’environnement ? 

À mon avis, la conscience écologique des Français s’est accrue de manière spectaculaire ces cinq ou 10 dernières années. Aujourd’hui, remettre en cause la réalité du changement climatique n’est plus crédible. Tout le monde sait que le phénomène est réel. Certains agissent, autant qu’ils [le] peuvent ; d’autres ont besoin de fournir plus d’efforts. Mais globalement, si chacun peut et doit faire sa part, tout le monde n’a pas la même responsabilité. En effet, une étude du cabinet carbone 4 de 2019 montre que pour un Français moyen, l’impact de ses actions individuelles pour le climat réduirait d’entre 5 % et 10 % son empreinte carbone, le reste résultant de facteurs relevant de la responsabilité des entreprises ou de l’État. Et même parmi ces Français, la responsabilité est inégale : les 10 % les plus pauvres ont une empreinte carbone presque trois fois moins importante que le 10 % les plus riches selon l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), et ce sans parler de l’empreinte carbone du patrimoine financier qui explose avec la richesse (celui des 1 % les plus riches émettant 66 fois plus de CO2 que celui des 10 % les plus pauvres, selon le cabinet Carbone 4). Tout cela pour dire que, si les Français ont aujourd’hui, selon moi, une assez bonne conscience écologique dans l’ensemble, une toute petite partie d’entre eux a réellement les clefs du changement en main, et c’est surtout à travers une action collective étatique, contraignant entreprises et investisseurs, que l’on pourra réellement changer les choses.

Quels sont les éléments spécifiques sur lesquels vous aimeriez que des mesures soient prises, et par qui ?

Le réchauffement climatique est un problème global. Les mesures qui doivent être prises de toute urgence sont dans absolument tous les secteurs et touchent à la vie de chacun. Les sujets comme la rénovation énergétique des bâtiments, la remise en service des petites voies de chemin de fer, une réelle interdiction des vols intérieurs et une taxe sur le kérosène et une redirection forcée des investissements financiers des banques et fonds d’investissement sont absolument nécessaires rapidement. Mais ce ne sont que ceux qui me viennent en tête à un moment précis. La nécessité absolue est d’abord de changer de paradigme, de manière de réfléchir [aux] politiques publiques.

L’État doit redevenir le défenseur et l’outil du bien commun et cesser de considérer que les intérêts financiers priment sur tous les autres et d’être une machine à rembourser la dette en lésant les plus pauvres. La justice doit devenir le maître mot sur la scène internationale et nous devons, en tant que pays responsables du réchauffement climatique, tenir les promesses faites aux pays qui sont aujourd’hui les plus touchés par la crise climatique.

Quels conseils donneriez-vous aux Global Citizens qui souhaitent agir au quotidien pour faire pression sur les dirigeants et lutter contre le changement climatique ?

Premièrement, comme dans beaucoup de luttes, je leur conseillerai d’écouter le plus possible les [personnes concernées]. Je ne parle pas de n’écouter qu’elles, mais de les faire passer en priorité. Je trouve fou qu’aujourd’hui dans la presse, alors que se tenait la cérémonie d’ouverture de la COP26 à Glasgow, je ne lise que les mots d’Emmanuel Macron ou le discours de Joe Biden, alors que quelques minutes plus tôt, Mia Mottley, Première ministre de la Barbade (petit État des Caraïbes) prononçait un discours concret et honnête sur la situation du réchauffement climatique dans son pays et dénonçait le manque d’action des pays que l’on dit « développés ». De la même manière, le président mauritanien annonçait que son pays s’était fixé comme objectif une réduction de 11 % de leurs émissions de gaz à effet de serre (GES) d’ici 2030, mais qu’avec une réelle aide internationale, le pays pourrait atteindre la neutralité carbone sous le même horizon. 

Ensuite, je leur conseillerais de jouer sur tous les terrains qui leurs paraissent utiles et pertinents et dans lesquels ils ont la capacité de s’engager. Ne pas s’enfermer dans un mode d’action, une manière de militer. Aller discuter avec les dirigeants lorsque c’est utile, passer à la désobéissance civile ou s’investir dans une zone à défendre (ZAD) quand c’est nécessaire, travailler sur du plaidoyer autant que sur le récit. Et enfin, ne pas oublier l’inclusivité. Nous ne gagnerons pas le combat climatique sans justice sociale. Nous ne gagnerons pas le combat climatique sans féminisme. Nous ne gagnerons pas le combat climatique sans antiracisme. En bref, nous ne gagnerons pas le combat climatique seul, mais il faut croire à une victoire lorsqu’on porte un idéal de société juste.

La COP26 se tiendra à Glasgow. Allez-vous vous y rendre ?  Quelles sont vos attentes ?

Oui, je me rendrai à la COP26 et j’écris même ces lignes dans le bus qui m’y mène. Un long voyage malheureusement teinté d’une foi ébranlée en la capacité de nos dirigeants actuels à prendre des engagements concrets. Ou plutôt, de les mettre en application. Si je monte à la Glasgow aujourd’hui, c’est principalement pour y mener des actions militantes et montrer à nos dirigeants que les citoyens sont chaque jour plus nombreux à s’offusquer de l’absence d’actions de leur part. Pour tenter de créer une pression citoyenne qui puisse être assez forte pour peser dans leurs décisions. Je ne crois pas que cette COP sera porteuse d’une ambition nouvelle, d’engagements réellement plus forts que ceux déjà pris lors de la COP21. Le but de ma venue est surtout de les pousser à mettre en œuvre les actions pour lesquelles ils se sont déjà engagés. L’autre objectif est aussi de faire des rencontres avec des militants, décideurs internationaux pour structurer le mouvement climat, échanger des idées et tenter d’agir plus efficacement. Enfin, l’idée est aussi de produire un contre-discours dans les médias. 

La COP26 offre une tribune sans égale aux dirigeants pour promettre des actions. Cette tribune doit aussi nous profiter pour les mettre face à leur inaction. J’aimerais que cette COP26 soit un échec. Non pas pour le climat, mais pour nos dirigeants. Qu’ils ne soient plus seulement obligés de promettre sur le thème du climat, mais obligés d’agir.

Note de la rédaction : Cet entretien a été légèrement révisé par souci de clarté.

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