Hawa Bâ est une journaliste autodidacte basée en Mauritanie, un pays où l’espace civique demeure marqué par certaines limitations et où couvrir des sujets sensibles comporte souvent des risques. Elle collabore avec Initiatives News et se concentre sur les droits des femmes, les violences basées sur le genre, la santé et la participation politique, dans un environnement médiatique marqué par les pressions et l’accès limité à l’information.
En Mauritanie, les journalistes qui couvrent des manifestations ou des événements publics peuvent se voir confisquer leur matériel, tandis que l’accès à Internet est régulièrement perturbé et que le journalisme indépendant est découragé. Les femmes journalistes font face à des obstacles supplémentaires, notamment le harcèlement genré et des tentatives répétées de discréditer leur travail. Malgré ces contraintes, des journalistes comme Bâ continuent de documenter des réalités sociales qui resteraient autrement invisibles.
Bâ est également responsable de la communication d’un réseau de journalistes engagés dans la lutte contre les violences faites aux femmes et aux filles en Mauritanie, un effort collectif soutenu par le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’Homme (HCDH). À travers des formations, un travail de coordination et une visibilité internationale, le HCDH soutient les journalistes exerçant dans des contextes restrictifs afin de renforcer leur travail, protéger leurs droits et leur permettre de continuer à informer le public.
Dans ses propres mots, Hawa Bâ raconte comment elle est devenue journaliste, pourquoi elle a choisi le journalisme mobile et ce que signifie raconter les histoires des femmes dans un contexte où s’exprimer librement peut avoir des conséquences.
Je m’appelle Hawa Bâ. Je suis journaliste en Mauritanie. Je n’ai pas suivi de formation académique en journalisme.
J’ai appris sur le terrain, en observant attentivement ce qui manquait dans le débat public.
Mon parcours a commencé en 2017. Un journaliste plus expérimenté m’a proposé de l’accompagner lors d’un reportage, puis m’a encouragée à écrire à mon tour. Mon premier article portait sur des personnes en situation de handicap qui fabriquaient des chaussures en cuir. Quand je lui ai envoyé le texte, il y a apporté quelques corrections avant de le publier. L’article a été largement lu et mon nom y figurait. Ce moment a marqué un tournant et m’a fait prendre conscience de ce que publier pouvait signifier.
Après cela, j’ai continué à écrire. Chaque fois qu’une opportunité de formation se présentait, je postulais. J’ai participé à des ateliers de journalisme en Mauritanie et à l’étranger, notamment en Tunisie, en France et au Sénégal. Certaines formations étaient courtes et intensives, axées sur les techniques de reportage. D’autres portaient sur l’éthique, les méthodes d’enquête ou la narration numérique. Progressivement, j’ai renforcé mes compétences et précisé mon orientation.
Avant même de me lancer dans le journalisme, j’étais engagée dans des actions de sensibilisation communautaire au sein de réseaux de jeunes.
Nous allions de porte en porte pour échanger avec des jeunes sur la santé sexuelle et reproductive et la planification familiale. Sur le terrain, j’ai vu à quel point la désinformation circulait, en particulier autour de la contraception et du corps des femmes. Les rumeurs se propageaient vite : la contraception rendrait stérile, les filles qui en parlaient ouvertement perdraient leur valeur et le silence s’avérerait plus sûr. Ces croyances façonnaient des vies. Elles pesaient sur le parcours scolaire des filles, sur la capacité des jeunes femmes à se projeter dans l’avenir, et sur des décisions familiales souvent guidées par la peur plutôt que par les faits.
Quand j’ai commencé à faire du journalisme, il m’a semblé naturel de prolonger ce travail par l’écriture. Écrire me permettait de toucher un public bien plus large que les échanges individuels. Cela me donnait aussi la possibilité de documenter des dynamiques collectives plutôt que des expériences isolées. En partant de la planification familiale, je me suis progressivement tournée vers les droits des femmes au sens large, puis vers les violences basées sur le genre, la participation politique et l’accès à l’information.
Le journalisme de Bâ met en lumière des enjeux longtemps ignorés qui exigent des solutions urgentes. « Comment rendre les violences basées sur le genre visibles, dénonçables et inacceptables ? »
Quand on me dit qu’écrire sur les droits des femmes fait de moi une féministe, je ne cherche pas à contester l’étiquette.
Je réponds simplement : « Si le fait de parler de l’autonomisation des femmes, c’est être féministe, moi, je le suis. »
En Mauritanie, ces questions sont profondément liées. Lorsque les femmes n’ont pas accès à une information fiable ou à une connaissance claire de leurs droits, elles sont davantage exposées à la violence et à l’exclusion. Lorsqu’elles manquent d’autonomie économique, leurs marges de manœuvre se réduisent d’autant plus.
Au fil de mon travail, j’ai commencé à recevoir une certaine reconnaissance. Certaines de mes enquêtes et de mes reportages ont été primés au niveau national, notamment un prix décerné par le Club des jeunes journalistes mauritaniens pour un travail sur la planification familiale. Plus tard, j’ai également été distinguée pour une enquête sur la COVID-19 dans le cadre d’une bourse accordée par un réseau de journalisme d’investigation. Ces reconnaissances comptaient, non comme une validation personnelle, mais comme la confirmation que les récits des femmes méritent d’être pris au sérieux.
J’ai choisi de me spécialiser dans le journalisme mobile parce qu’il me permet de travailler de manière indépendante.
Je filme, j’enregistre, je monte et je publie mes reportages moi-même, à l’aide de mon téléphone et d’un trépied. Cette méthode me donne de la rapidité et de l’autonomie. Je n’attends pas une équipe de tournage et je ne dépends pas d’un matériel coûteux pour raconter une histoire. Je peux réagir aux événements au moment où ils se produisent.
Le journalisme mobile influence aussi ma manière d’occuper l’espace public. Un téléphone attire moins l’attention qu’une caméra professionnelle et me permet de me fondre plus facilement dans l’environnement. Mais il comporte aussi ses propres risques. Si quelqu’un confisque votre téléphone, il emporte avec lui vos images, vos sources et parfois votre sécurité. Il m’est arrivé que des policiers tentent de saisir mon appareil pendant que je filmais. Dans ces moments-là, les décisions se prennent très vite, guidées par l’expérience et l’instinct plutôt que par une stratégie préparée.
Les limites de l’espace civique deviennent visibles très rapidement. Après l’élection présidentielle de juin 2024, par exemple, des manifestations ont éclaté dans plusieurs villes et l’accès à Internet a été coupé pendant 22 jours. Cette réalité façonne la manière dont les journalistes écrivent, choisissent leurs sources et protègent les personnes qui acceptent de témoigner. Elle alimente aussi l’autocensure, car chacun sait qu’il existe des lignes à ne pas franchir, des lignes mouvantes, dictées par ce que les autorités et l’opinion publique semblent tolérer à un moment donné.
Malgré tout, je reviens toujours à la même question : comment rendre les violences basées sur le genre visibles, nommables et socialement inacceptables ?
Une partie de ma réponse est collective. Je fais partie du Réseau mauritanien de journalistes sur les violences faites aux femmes et aux filles, un collectif de 40 journalistes travaillant sur les violences de genre et les stéréotypes. Le réseau est né à la suite de formations soutenues par le HCDH et rassemble des journalistes de différents formats, presse écrite, radio, télévision et podcasts.
Lors des périodes électorales, notamment lors des élections locales de 2023, nous avons suivi la participation politique des femmes, surveillé les campagnes de désinformation liées au genre et documenté la manière dont les femmes étaient incluses ou exclues des processus politiques. Ce travail est essentiel dans un contexte où la présence politique des femmes est souvent réduite à des chiffres, quand elle est reconnue.

Le soutien du HCDH a renforcé ce travail par le biais de formations sur le journalisme des droits humains, les cadres juridiques et la sécurité des journalistes. Il a aussi permis d’inscrire notre travail local dans une dynamique internationale, rappelant que la liberté d’expression et les droits des femmes relèvent d’un même combat.
Parallèlement au reportage, je me consacre de plus en plus à la vérification de l’information. La désinformation circule rapidement sur les réseaux sociaux et les applications de messagerie, mêlant souvent des fragments de vérité à des affirmations fausses. J’ai vu comment une rumeur non vérifiée peut attiser les tensions, nuire à des personnes et détourner l’attention des violences réelles. Vérifier les faits, questionner les sources et ralentir la diffusion de fausses informations sont devenus centraux à ma pratique.
Soutenir le journalisme dans des contextes comme le mien commence par l’attention.
Lire et partager un journalisme local crédible rend ces récits plus difficiles à effacer et aide à maintenir en vie des médias qui travaillent sous pression. Exiger des comptes est tout aussi important. Lorsqu’un journaliste est attaqué, c’est le droit du public à l’information qui est remis en cause.
En Mauritanie, des réformes sont nécessaires, tant dans la loi que dans les pratiques : une meilleure protection de la liberté de la presse, des limites claires face aux intimidations et aux poursuites abusives, un accès réel à l’information publique et des garanties de sécurité pour les journalistes couvrant les manifestations et les événements publics. Lorsque ce travail est respecté, le public gagne bien plus que de l’information. Il acquiert la capacité de prendre des décisions en connaissance de cause.
Et pour moi, c’est là l’essentiel. Écrire sur les droits des femmes est un indicateur de citoyenneté. Cela montre si une société considère la moitié de sa population comme des citoyennes à part entière, avec des corps et des avenirs qui leur appartiennent.
Cet article, recueilli par Sarah El Gharib, a été édité pour plus de clarté.
La série In My Own Words 2025–2026 s’inscrit dans le cadre de contenus financés par des subventions de Global Citizen.