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Des États-Unis à la France, voici pourquoi le racisme est un phénomène vraiment systémique


Pourquoi les Global Citizens doivent s’en préoccuper
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Suite à la recrudescence des violences policières aux États-Unis et en France, nous avons pu observer une prise de conscience exceptionnelle du racisme qui imprègne les institutions de nos pays respectifs.   

Des milliers d’internautes, célébrités et activistes, de la France aux États-Unis, en passant par le Canada, ont fait preuve de solidarité contre le racisme, en postant des carrés noirs sur leur pages de réseaux sociaux à l’occasion du #BlackOutTuesday, en manifestant, ou encore en partageant des ressources éducatives les uns avec les autres. 

Les récents événements ont également poussé de nombreuses personnes à s’interroger sur l’histoire et les manifestations du racisme au sein de leurs propres pays. En France, notamment, il est légitime de se demander si le racisme et la violence policière que connaît l’hexagone s’apparentent aux enjeux que nous observons actuellement outre-Atlantique.

Et, pour décrypter la situation, il faut d’abord remonter dans une histoire qui — bien qu’elle s’avère nuancée selon chaque pays — débouche sur des effets similaires. 

Le racisme que connaît la société américaine est à distinguer de celui qui existe en France, et cela commence déjà avec son apparition.

L’idéologie raciste, en France, aux États-Unis — et partout ailleurs — remonte indéniablement à l’esclavage.

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La notion de « race » a d’ailleurs d’abord été énoncée par un médecin français, François Bernier, qui a été le premier à avancer l’idée que l’humanité pouvait être classée en un certain nombre de types, selon Isabelle Hidair-Krivsky, directrice régionale aux droits des femmes et à l'égalité, anthropologue sociale et ethnologue à l’université de Guyane. 

En France, comme aux États-Unis, c’est l’esclavage et la colonisation qui ont favorisé l’apparition du racisme. Selon Mme Hidair-Krivsky, ces deux événements ont notamment permis de créer des préjugés et des stéréotypes raciaux qui ont établi une hiérarchie entre Noirs et blancs. 

« Il s’agit de classer l’humanité et [de] mettre de l’ordre dans l’infinie variété des apparences humaines. L’anthropométrie raciale est convaincue que la diversité des races est étroitement en phase avec la diversité intellectuelle et culturelle des peuples et explique leurs inégalités de développement technique », a-t-elle déclaré à Global Citizen.

En France, cette hiérarchie a réussi non seulement à se renforcer avec la mise en esclavage des peuples antillais, mais aussi avec la colonisation, selon Myriam Cottias, historienne et directrice de recherche au Centre National de Recherche Scientifique (CNRS).

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« On oublie qu’il y a quand même un pont entre l’histoire de l’esclavage et l’histoire de la colonisation », affirme-t-elle. 

L’histoire de l’Algérie, notamment, a marqué une rupture importante et a permis au racisme de prendre des expressions plus marquées sur le territoire français, d’après Mme Cottias.

Mais elle estime tout de même nécessaire de le nuancer avec l’expérience de la ségrégation raciale particulièrement inégalitaire qu’ont connu les États-Unis.

« Je pense qu'il y a quand même une différence avec les États-Unis, et qu'elle doit être notée. Après l'esclavage, il y a quand même les lois Jim Crow et la ségrégation raciale ; il y a eu un continuum de violence sur le sol américain, qui a perduré avec le mouvement du Ku Klux Klan », a-t-elle déclaré.

Contrairement aux États-Unis — où des luttes telles que le mouvement des droits civiques ont tenté de démanteler l’héritage esclavagiste — en France, cette histoire a souvent été occultée, en partie du fait qu’elle s’est produite sur le sol des territoires d’outre-mer, et non chez nous. Des colonies françaises, telles que la Martinique, la Guadeloupe, la Réunion, mais aussi Mayotte, ont aujourd’hui un indice de développement humain (IDH) inférieur à plusieurs pays en développement.

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Pour Mme Cottias, il est donc crucial de reconnaître que cette histoire esclavagiste a bel et bien existé, mais aussi de l’intégrer, ainsi que ses effets racistes, dans la mémoire collective nationale, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui. 

Ceci n’est pas une tâche aisée, car la France entretient un rapport à ce sujet — et aussi aux sujet des minorités raciales — bien différent des États-Unis.

En effet, la France a une approche dite « color blind » (aveugle aux couleurs) au racisme, à l’inverse des États-Unis ou le « melting-pot » est un élément central à la société américaine. En France, les citoyens sont supposément égaux, car ils sont unis par le seul fait d’être français. Le citoyen français est pensé comme un individu abstrait, qui ne laisse pas ses identités particulières, y compris raciales ou religieuses, apparaître dans la sphère publique. La « race » n’existe donc pas, elle a d’ailleurs récemment été retirée de la constitution française, et l’utilisation de statistiques ethniques est également prohibée

Fier de voter avec émotion la suppression du mot race dans notre Constitution. Mon combat contre le racisme et l’antisémitisme trouve une nouvelle consécration. Il n’ y a qu’ une race: la race humaine, l’unicité de l’ humanité. Merci à ceux et à celles qui ont mené ce combat.

— Manuel Valls (@manuelvalls) July 12, 2018

Or, cette omission du terme « race » n’élimine pas pour autant le racisme qui perdure à travers le pays.

Pour Mme Cottias, ceci est d’ailleurs au coeur du problème.

« La France se construit sur l’absence de cette catégorie raciale, qui est censée ne pas exister, mais qui, en fait, est une expérience pour toutes les personnes racisées… Ce n’est pas parce qu’on efface un mot que cette notion n’existe pas. On le sait tous, qu’elle existe de différentes façons à différents degrés, selon son genre ou selon son phénotype », a-t-elle dit à Global Citizen.

Aux États-Unis, cette expérience du racisme est cependant exacerbée par la place centrale que les armes à feu occupent au sein de la société. Chaque année, près de 1 000 personnes meurent sous les tirs de la police, contre une moyenne de 16 personnes par an en France

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Selon Cécile Coquet, professeure d’histoire culturelle des États-Unis, d’études afro-américaines et d’études de genre à l’Université de Tours, le vent de colère qui souffle sur le pays est d’ailleurs le fruit d’un contexte d’usage excessif de la violence par les forces de l’ordre. Elle affirme que les images du plaquage ventral de George Floyd donnent une « preuve indiscutable » de l’existence de pratiques dangereuses enseignées aux policiers, qui sont accentuées par des pratiques de patrouillage de voisins volontaires et armés.

En France, cette pratique n’est pas répandue, mais les événements outre-Atlantique trouvent leur retentissement. Outre le fait que la mort d’Adama Traoré s’apparente à celle de M. Floyd à bien des égards, il y a également, selon Mme Coquet, une série d’autres bavures comparables et un racisme systémique, commun aux deux pays.

En effet, partout dans le monde, les expériences de racisme ne manquent pas, et elles ont été exacerbées par la COVID-19. Bien qu’il y ait une histoire particulière du racisme aux États-Unis, la question de la relation inégalitaire qui existe entre populations majoritaires et minoritaires se pose aussi bien en France qu’outre-Atlantique.

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De l’emploi à la santé, en passant par l’éducation ou même le sport, les discriminations raciales subsistent en France. Selon un récent rapport du Défenseur des Droits, l’origine supposée des personnes serait en cause dans 30 % des réclamations reçues à travers le pays pour l’année 2019. Elles seraient même grandement sous-estimées, à cause de difficultés à établir une « présomption de faits de discrimination ».

Une récente étude révèle également que ce racisme peut paraître subtil, et que la discrimination indirecte basée sur l’apparence affecte fortement les personnes de couleur, notamment lors de leurs interactions avec les forces de l’ordre.

Et, à l’heure où le mouvement Black Lives Matter retentit en France — et où la définition du racisme du célèbre dictionnaire Merriam-Webster a été modifiée pour refléter son caractère systémique — il devient apparent que ce phénomène, malgré ses formes et ses origines différentes selon les pays, a des conséquences similaires.

Plutôt qu’une convergence des luttes à proprement parler, peut-être est-ce là le début d’une prise de conscience globale sur l’aspect institutionnel que revêtent l’oppression et le racisme.

« En France, il y a une volonté de rattraper le temps. Le débat dépasse les violences policières, on entend des personnes racisées parler des difficultés qu’elles ont à trouver un emploi alors qu’elles sont diplômées. Le contrôle au faciès est dénoncé, ou encore la manière dont sont traités les étrangers qui demandent l’asile politique, la question des religions en France est abordée, a dit Mme Hidair-Krivsky. Les États-Unis ont des années d’avance sur l’analyse des questions ethniques et du racisme. En France, le mouvement #BlackLivesMatter, c’est l’occasion de s’interroger sur la possible institutionnalisation du racisme. »