Une grande partie de notre vie se déroule sur Internet. Sur la toile, nous faisons des rencontres, échangeons, faisons des achats et travaillons. Dans un monde physique confronté à des régimes politiques qui restreignent les libertés civiles, Internet est également devenu un espace civique moderne. Mais cette liberté s’accompagne de dangers propres, car une grande partie de la toile demeure peu régulée, laissant les utilisateurs vulnérables. Le travail d’Aminata Savané, lauréate du Young Activist Summit 2025 qui veille à protéger les jeunes en Côte d’Ivoire dans l’espace numérique, est aujourd’hui plus crucial que jamais. Vice-présidente de l’association Centre Marée de Lumière, cette militante de 26 ans pour l’inclusion numérique œuvre pour rendre le monde digital plus sûr pour les femmes, les enfants et les jeunes.
Je suis Aminata Savané, et je suis optimiste.
Je crois que quand on est jeune, on a des possibilités infinies de créer le changement que l’on souhaite voir autour de soi.
Depuis maintenant cinq ans, je suis une activiste au niveau de l'éducation numérique dans mon pays, la Côte d'Ivoire. Je plaide pour que l’éducation numérique soit intégrée dans le cursus éducatif national.
Il y a beaucoup de régulations pour protéger la société contre les dangers d'Internet. On a même une police de lutte contre la cybercriminalité, qui joue pleinement son rôle. Mais je pense aussi que l’on est plus en sécurité quand on a des aptitudes pour se défendre soi-même. Je souhaite instaurer une culture de protection numérique, une éducation basique pour tout le monde, accessible à tous.
Tout a commencé en 2020, lors de la pandémie du Covid-19.
Les “fake news”, ou fausses informations, pullulaient sur la toile. Chacun y allait pour son compte de donner des informations par rapport à la guérison de la maladie. Le Covid-19 allait au-delà de la santé : la bataille était aussi au niveau d’Internet. En faisant ce constat, UNICEF Côte d'Ivoire a décidé de créer un programme, Jeunes Blogueurs, pour former des jeunes à devenir des messagers de la bonne information en ligne. J'étais déjà engagée dans le travail communautaire et la société civile, et toujours à la quête de renforcement de compétences sur des sujets qui me passionnent. Cent jeunes ont été sélectionnés sur le territoire. Notre rôle était de créer du contenu positif, de vérifier et dénoncer les fausses informations, et d'apporter au public la bonne information.
Cette formation a renforcé ma propre culture numérique, mais je me suis rendue compte que des milliers de jeunes en Côte d’Ivoire, probablement la majorité de ma génération, n'avaient pas ces compétences.
Je commençais à ressentir cette envie d’apporter ma touche dans ce domaine spécifique. C’est à ce moment-là que, dans le même programme, j'ai rencontré Marie-Lucienne N'Guessan, fondatrice d'une organisation appelée Centre Marée de Lumière.
Le Centre Marée de Lumière est une association à but non lucratif qui œuvre pour l’inclusion numérique des femmes, des enfants et des jeunes en situation défavorable en Côte d'Ivoire.
Le premier projet que nous avons mis en place est le programme Digital O’Féminin : une immersion de cinq jours dans des villes reculées pour y former des jeunes femmes. C’était une initiation au digital avec des formations adaptées à leurs réalités quotidiennes : le e-commerce, la création de contenu, comment créer son identité en ligne et positionner sa marque …
Nous avons vite compris que l’on pouvait former quelqu'un autant que possible, mais si l’on n’a pas activé cette volonté d'agir, nos résultats ne seront pas à la hauteur de nos attentes. Ainsi, à côté de nos formations, on donne aussi des cours de leadership et de renforcement de la confiance en soi. À ce jour, nous sommes à plus de 600 femmes formées sur ce programme Digital O’Féminin.
En tant que vice-présidente du Centre Marée de Lumière, Aminata Savané œuvre pour rendre le numérique plus sûr pour les femmes, les enfants et les jeunes.
En 2025, nous avons lancé un autre programme, Digital Dès la Base, axé sur la jeune génération : les lycéens et collégiens. Nous avons mis en place des clubs dans les écoles, animés chaque mercredi soir par des formateurs pour accompagner les enfants sur une initiation au digital, et à la fin tester leurs connaissances à travers un concours inter-école. 200 élèves ont été accompagnés via ce programme.
Avec la communauté des jeunes blogueurs de l’UNICEF, j’ai aussi co-rédigé un guide d’utilisation du web pour les ados et les jeunes. Ma génération s’est lancée sur Internet sans rien y connaître, et on s’est un peu cogné la tête. On a donc voulu créer un guide pour permettre aux jeunes d’avoir un point de départ : savoir comment créer un profil social, choisir les paramètres de confidentialité, créer un mot de passe fort, créer du contenu ou mener une campagne digitale.
Au XXIe siècle, celui qui ne s’adapte pas aux réalités du développement accéléré du digital peut être considéré comme un analphabète.
On ne peut plus rien faire sans le numérique. Les enjeux sont de plus en plus nombreux. Avec l’intelligence artificielle, il est devenu essentiel de savoir utiliser convenablement Internet et pouvoir reconnaître une image ou vidéo truquée. Ce sont des compétences que tous les jeunes devraient avoir – pour leur sécurité d’abord, mais aussi pour pouvoir l’utiliser à profit.
C’est pourquoi mon plaidoyer, de façon très personnelle, est d’intégrer l’éducation numérique dans le cursus scolaire pour que cela soit dispensé sur tout le territoire national. Et si l’on arrive à le faire en Côte d'Ivoire, alors c'est possible au Sénégal, au Burkina Faso, au Mali, au Togo. Parce que les choses vont très vite, et autant il y a de bonnes personnes sur Internet, il y a aussi une bonne part de personnes qui ont de mauvaises intentions. Le danger est réel.
Notre association a des moyens limités, et les ressources financières sont un vrai défi, mais on ne peut pas rester les bras croisés.
À défaut de pouvoir tout faire, fais au moins ta part, à l’image du colibri : prends une goutte d'eau dans ton bec pour tenter d’éteindre le feu de forêt. Cela peut créer du mouvement, des opportunités pour les personnes qu'on pourra toucher, et on espère créer des effets de démultiplication.
Être récompensée par le Young Activist Summit, c'est l'opportunité qu'il fallait. Je le dis encore en souriant : cette reconnaissance a confirmé mon statut de militante pas seulement au niveau national, mais vraiment sur le toit du monde – parce que l’ONU est le toit du monde. J'ai appris plus tard que je suis la toute première ivoirienne à recevoir ce prix depuis qu'il existe. J’ai pu mettre la lumière sur mon pays et devenir malgré moi une pionnière qui ouvre une voie de reconnaissance internationale sur le leadership ivoirien.
Aminata Savané est photographiée lors du Young Activists Summit 2025, en novembre 2025 au Palais des Nations, à Genève.
Le Young Activist Summit a mis la lumière sur moi…
Mais vraiment, il y a beaucoup de jeunes comme moi qui font des choses incroyables et magnifiques. Mon objectif, ce sont les Nations Unies : monter au plus haut et prendre avec moi toute la communauté africaine.
Je veux le dire aux jeunes : fais-toi confiance et commence à petite échelle à créer du changement autour de toi. N'attends pas d'être à la tête d'une organisation, j'en suis moi-même un exemple. Le leadership n'est pas un titre, mais plutôt une posture. C'est une question d'engagement et de vision, donc ne lâche pas, ne baisse pas les bras. Je donne rendez-vous au sommet à tous les jeunes ambitieux comme moi.
Je me souviens d’un vendredi, alors que j’étais avec le programme Digital O’Féminin tout au nord de la Côte d’Ivoire. Après une semaine avec les dames, le dernier jour est souvent un départ un peu difficile. Une dame est venue vers moi pour me remercier et m’a dit : “Grâce à vous, j'ai pu toucher, allumer un ordinateur. Depuis ma naissance, c'est quelque chose que je n'avais jamais fait”.
Ce sont des retours qui me renforcent dans mon engagement, parce que ces témoignages-là, tu ne les verras pas dans des livres ou depuis un bureau. Il faut vraiment être sur le terrain.
Quand une maman te dit “j’aimerais que ma fille soit comme toi”, je pense que je contribue à changer la mentalité sur le fait qu’une jeune fille aussi a les compétences nécessaires pour porter une initiative. Qu’une jeune fille aussi peut aller loin.
Cet article, tel qu'il a été raconté à Julie Bourdin, a été légèrement remanié pour plus de clarté.
La série « In My Own Words » 2025-2026 fait partie des contenus financés par des subventions de Global Citizen.