C'est Prévue Emmy Lusila est l'une des lauréates du Sommet des jeunes activistes 2022.


Depuis plusieurs décennies, Kinshasa, la capitale de la République démocratique du Congo, est confrontée au phénomène des enfants des rues, conséquence d’une succession de crises économiques et de conflits violents dans un pays où le peuple peine à se faire attendre. 

Selon l’observatoire CIVICUS, l’espace civique en République démocratique du Congo est classé comme réprimé, les derniers faits relatant l’usage répété d’armes létales pour disperser la foule lors de manifestations et la censure de chansons critiquant le gouvernement.

Démunies face à cette pauvreté (la RDC est l’une des cinq nations les plus pauvres du monde), de nombreuses familles se contraignent à abandonner leurs enfants. Aujourd’hui, 30 000 enfants vivraient dans les rues de la capitale.

C’est Prévue Emmy Lusila, une jeune femme de Kinshasa, a crée La Maison des Anges, un orphelinat qui acceuille les enfants qui se sont retrouvés, bien malgé eux, dans la rue. Ici, elle nous raconte son histoire.


Je m’appelle C’est Prévue Emmy Lusila, j’ai 21 ans, je suis l'aînée d’une famille de cinq enfants, je suis congolaise de la République démocratique du Congo (RDC), et je m’identifie comme la maman de 13 enfants. Je suis animée par la lutte contre le phénomène des enfants des rues en RDC.

Ce que l’on appelle les enfants des rues ou « shégués » en RDC, ce sont les enfants que l’on abandonne, qui ne vont pas à l’école, qui n’ont pas de parents, ni de maisons pour vivre.  Ensuite, chacun devient ce qu’il devient. Ceux qui vont dans les centres s’en sortent, les autres se criminalisent. Mon objectif est de lutter contre ce phénomène. 

J’ai eu la chance d’avoir une enfance que l’on pourrait qualifier de normale, je ne viens pas d’une famille très riche, mais j’ai pu rapidement observer que dans mon quartier beaucoup d’enfants n’avaient pas autant de chance que moi. Mes parents sont chrétiens, et dans l’église que nous fréquentions lorsque j’étais enfant, il y avait de nombreuses collectes, par exemple à Pâques, ou à Noël, afin de donner aux plus pauvres. C’est à ce moment-là que j’ai réellement appris à donner. Un groupe de la paroisse avait pour mission de rendre visite aux plus démunis, aux malades, aux prisonniers, et je me suis joint à eux. Je rentrais à chaque fois en pleurs, car j’avais l’impression que nous n’avions pas fait tout ce que nous aurions pu faire. C’est comme ça qu’est née ma vocation, à 13 ans.

C’est au moment où je suis partie vivre chez ma tante que je me suis décidée à mener des actions similaires à celles que j’effectuais avec l’église. À 15 ans, j’ai donc entrepris de créer une structure. J’étais mineure, et pour moi je devais, avant tout, venir en aide à d’autres enfants. J’ai aussi recruté des amis du même âge que moi pour m’aider.

On a commencé à 12, et on est maintenant une cinquantaine. Le nom de l’association m’est venu tout de suite, quand je partais à la rencontre des enfants, je savais que je voulais porter leur voix, dire tout ce qu’ils ne peuvent pas dire, exprimer leurs souffrances, dire qu’ils ont été abandonnés. Je me disais aussi que grâce à nos actions, on allait leur donner de l’espoir, ainsi qu’un avenir. J’ai donc appelé l’association La Voix de l’Espoir.

Au début, on n’a pas pu se structurer légalement comme on était tous mineurs, mais j’ai dit tout de suite à mes amis que je voulais que l’on devienne comme l’UNICEF, que l’on puisse aider les enfants où qu’ils soient. On a donc commencé des réunions pour déterminer les endroits de la ville où on allait y mener des actions. 

À Kinshasa, l’un des principaux enjeux que j’ai rencontré et que je rencontre toujours en tant que militante, c’est de sensibiliser la population. Les gens n’ont pas de respect pour ces enfants, ils les appellent, « enfants de la rue », comme si la rue les avait enfantés, et c’est bien triste, car la rue ne met personne au monde. Je n’accepte pas que l’on dise « enfants de la rue », ce sont des enfants dans la rue, confrontés à un monde de violence, où les plus grands frappent et leur volent ce que les personnes leur ont donné par compassion. C’est ça leur réalité.

C’est Prévue helps two of the children at Maison des Anges with their homework.
Image: Victoire Douniama for Global Citizen


Le tout premier objectif de l’association La Voix de l’Espoir, c’était de faire des actions dans la rue, et à l’époque on rencontrait des enfants et on dressait une liste de ceux qui étaient d’accord pour rejoindre un centre, ensuite les services sociaux s’occupaient d’eux pour les y amener.

À l’époque, je voulais aider davantage les enfants, mais en me renseignant, je me suis rendu compte que l’on ne peut pas tenir un orphelinat si l’on n’est pas majeur. J’ai donc dû attendre jusqu’à ma majorité. Dès que j’ai eu 18 ans, j’ai démarré les démarches pour pouvoir accueillir les enfants. On a mobilisé des fonds, j’ai trouvé une maison, c’est comme ça qu’est née La Maison des Anges. 

La Maison des Anges, c’est un orphelinat qui accueille des enfants entre 7 mois et 13 ans. Ce sont des enfants qui viennent pour la plupart des rues de Kinshasa. L’objectif c’est de leur donner un avenir, en leur offrant un toit, une éducation et ainsi de lutter aussi contre la conséquence juvénile. Actuellement il y a 13 enfants. 

Je savais à l’avance ce que je souhaitais, je voulais créer une maison d’accueil où on pouvait leur donner un toit certes, mais surtout je voulais créer un lieu où ils se sentent bien, où ils peuvent jouer, manger trois fois par jour. Je veux qu’ils grandissent en ayant en tête qu’ils ne sont plus dans la rue, qu’ils ont une nouvelle chance et un chez eux, et qu’ils peuvent dorénavant grandir comme tous les autres enfants. 

Aujourd’hui, je finis mes études de droit, mais je suis là-bas deux à trois fois par semaine. Les enfants vont à l’école six jours sur sept, le dimanche ils vont à l’église ; et deux fois par mois, on fait des sorties. On accueille aussi des ateliers pour qu’il puisse expérimenter différentes choses, je ne veux pas les forcer à aller à l’université, il y a donc des cours de cuisine ou encore des ateliers de musique. Je veux que chaque enfant puisse trouver sa voix. Il n’y a pas de limite d’âge pour rester à la Maison des Anges. Ils peuvent la quitter s’ils retrouvent leur famille, finissent leurs études, ou s’ils se marient, un peu comme n’importe quel enfant quitterait sa propre famille.

Dans le futur j’aimerais pouvoir accueillir jusqu’à 25 enfants. Je souhaiterais créer des Maisons des Anges un peu partout dans mon pays. À Goma, par exemple, où il y a la guerre, car beaucoup d’enfants se retrouvent dans la rue, mais je dois d’abord finir mes études. 

Il faut bien comprendre que le problème des enfants dans la rue, ça ne rend pas seulement pauvre le pays sur le plan financier ou matériel, mais aussi sur le plan de l’intellect. On me dit que la jeunesse c’est l’avenir, mais aujourd’hui elle est dans la rue, c’est là que commence la pauvreté. On ne pourra pas relever les défis, parce qu’une jeunesse qui n’a pas été préparée n’aura pas d’avenir.

C'est Prévue Emmy Lusila poses for a portrait outside Maison des Anges in Kinshasa, Democratic Republic of the Congo in November 2022.
Image: Victoire Douniama for Global Citizen

En devenant docteurs ou professeurs, ces jeunes pourraient apporter des idées sur la table pour aider leur pays. Ceux qui n’iront pas à l’école ont de grandes chances de devenir délinquants et de commettre des délits.

Encore maintenant, j’ai toujours en tête mon idée, de faire comme l’UNICEF, donc je veux une organisation très forte avec beaucoup de programmes et de nombreuses branches à l’intérieur. La Voix de l’Espoir, c’est vraiment la mère de tous ces petits projets. Par exemple, j’ai créé mon programme d’autonomisation pour les jeunes filles qui sont dans la rue, et à l’avenir j’aimerais transformer cela en école. 

Mais aujourd’hui, ce qu’il manque dans mon pays, c’est des mesures sociales, c’est lutter contre la faim. Les enfants ne demandent qu’à manger, aller à l’école et avoir un toit. Ici, on voit beaucoup de villas inhabitées, alors qu’il y a tant d’enfants dans la rue. Le gouvernement devrait faire quelque chose pour tout cela, car même si l’école est gratuite, à quoi ça sert s’ils n’ont rien à manger ? 

Malheureusement, on peut voir que les gens ici n’ont pas l’habitude de revendiquer leurs droits, moi même, c’est à peine si j’organise des manifestations. J’essaye surtout de passer par les réseaux sociaux pour sensibiliser le public, ou d’organiser des évènements, comme le repas pour lutter contre la faim que j’organise chaque année. On essaye de faire du bruit, mais la réalité, c’est qu’on ne sait pas si on est entendu, ou si on prend en compte ce que l’on revendique.

Il y a beaucoup de forums, séminaires, de conférences sur les enfants dans la rue, mais on ne voit jamais de mesures concrètes. J’aimerais qu’ils quittent leurs bureaux pour qu’ils voient la réalité de leurs propres yeux.

Pour aider les enfants, il faudrait commencer par aider les parents afin de les sortir de la pauvreté. L’idéal serait de former surtout les plus jeunes afin qu’ils puissent créer des entreprises. Il faudrait aussi soutenir les petites entreprises individuelles pour favoriser une production locale. 

J’aimerais que les gens acceptent de voir que d’autres ont moins de chance qu’eux, ne serait-ce que d’avoir un morceau de pain le matin. On a tous quelque chose à donner, pas nécessairement de l’argent, mais un peu d’attention, demander comment ça va, entamer une discussion et d’autres petits gestes, mais surtout d’arrêter de criminaliser les enfants. Ces enfants n’ont rien demandé à personne, et surtout pas à se retrouver à la rue.


Propos recueillis par Antoine Le Seigle ; cet article a été modifié pour des raisons de clarté et de longueur.

La série In My Own Words 2023-2024 a été rendue possible grâce au financement de la Fondation Ford.

In My Own Words

Exiger l’équité

Je lutte pour les enfants dans les rues de Kinshasa — parce que la rue ne met personne au monde

Par C'est Prévue Emmy Lusila